blindman on kweeper http://www.kweeper.com/blindman Wed, 21 Oct 2020 19:49:19 +0100 http://www.kweeper.com/avatars/c50x50/971-blindman.jpg Kweeper http://www.kweeper.com/blindman Emmanuel au Panthéon du pathétisme http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533625 C'est étrange que les islamistes radicaux n'apprécient pas les français avec tout le mal que se donne Emmanuel !? Un pupitre et un cercueil, une mise en scène dépouillée... Emmanuel, le plus naturel possible fait disparaître la mort sous les applaudissement. Voilà, le professeur s'est transformé en petit soldat de la nation. A l'image de ce Master de la sorbonne "MASTER HISTOIRE : ARMÉES, GUERRES ET SÉCURITÉ DANS LES SOCIÉTÉS DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS" https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/etat-d-urgence-en-france/une-association-sur-la-defense-nationale-fait-polemique-a-la-sorbonne-on-nous-prend-pour-des-fascistes_1911325.html  Nous revoilà donc aux prises avec le capitalisme qui nous demande de nous battre contre les immigrés pour garder nos vies et par extension... nos emplois. Partout ou le capitalisme a colonisé il monte les peuples indigènes contre les derniers venus sur le territoire qu'il a soumis. Ceci permet de détourner l'attention qui s'était porté sur lui. La situation est dangereuse, ne soyons pas dupe. http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533625 Wed, 21 Oct 2020 19:49:19 +0100 blindman président mise en scene French theory : la décolonnisation (des marques) http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533607 Faut il porter le masque par dessus ou en dessous le voile ? A voile ou a vapeur il va falloir choisir ! https://fr.wiktionary.org/wiki/à_voile_et_à_vapeur http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533607 Wed, 21 Oct 2020 13:04:09 +0100 blindman french theory hypocrisie idéologie colonisation <link>http://www.kweeper.com/blindman/video/6533446</link> <description/> <guid>http://www.kweeper.com/blindman/video/6533446</guid> <pubDate>Sun, 18 Oct 2020 21:36:28 +0100</pubDate> <author>blindman</author> <category>pasolini</category> </item> <item> <title>Lecture Despentes - Séminaire Paul B. Preciado http://www.kweeper.com/blindman/audio/6533445 http://www.kweeper.com/blindman/audio/6533445 Sun, 18 Oct 2020 21:34:57 +0100 blindman French Theory http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533436 « Les idées de Foucault sont-elles utiles pour combattre l’état actuel des choses et, si ce n’est pour transformer le système capitaliste, du moins pour le redresser et l’obliger à respecter un pacte social plus égalitaire ?» « Foucault a ouvert les horizons de la pensée politique. Il est cependant difficile de construire une quelconque position politique de gauche avec ou à partir du premier ou du dernier Foucault. Elle demeurerait alors trop proche d’un néolibéralisme culturellement radical » José Luis Moreno Pestaña https://journals.openedition.org/lectures/1338 http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6533436 Sun, 18 Oct 2020 13:44:27 +0100 blindman michel foucault Examen et réfutation des invraisemblables thèses anti-nucléaires (par Jaime Semprun) http://www.kweeper.com/blindman/image/6531553 https://www.partage-le.com/2020/08/14/la-nuclearisation-du-monde-par-jaime-semprun/ Préface à la nouvelle édition Ce texte a d’abord été publié en 1980 de façon anonyme. Quand, en septembre 1986, il a été réédité sous mon nom par les éditions Gérard Lebovici, j’y ai seulement ajouté, dans la même veine d’humour macabre que l’ouvrage lui-même, quelques lignes en guise de préface. Cinq mois à peine après la catastrophe de Tchernobyl, il paraissait en effet superflu d’insister sur l’évidence : l’énormité apparente des extrapolations auxquelles je m’étais livré à partir de l’accident encore relativement mineur de Three Mile Island se trouvait largement surclassée par le désastre « hors dimensionnement », aux conséquences proprement incalculables, qui venait de commencer en Ukraine. Mais aujourd’hui, le temps ayant passé et tout ayant continué — une génération de réacteurs passe, une autre lui succède —, certaines précisions ne sont peut-être pas inutiles. Le procédé adopté (celui du faux plaidoyer, de la satire déguisée en apologie, illustré par divers pamphlets de Swift), avec le ton d’humour noir qui lui est associé, sera peut-être jugé déplacé pour s’exprimer sur un aussi terrible sujet. Je continue pour ma part à trouver au contraire d’une indécence rare, c’est-à-dire fort répandue, que l’on ose, précisément sur un tel sujet, exhiber sa « honte » et sa « colère » dans un livre — comme un quelconque professeur de « catastrophisme éclairé » à Polytechnique, récemment revenu d’un voyage de quelques jours en Ukraine avec un « journal d’un homme en colère ». Car les circonstances ne manquent pas qui imposeraient de faire de sa colère, pour peu qu’elle soit réelle, un usage autre que littéraire. Sachant cela, il me semble que si l’on en est cependant réduit à ce mode d’expression, on se doit au moins, par hygiène morale en quelque sorte, de retourner sa colère contre une si maigre compensation, et d’y proscrire en tout cas le pathos de l’indignation, la complaisance professionnelle des trafiquants d’éthique et revendeurs de métaphysique qui s’admirent de leur colère et n’ont pas honte de faire étalage de leur « honte ». Ce procédé d’exposition avait cependant, comme tout autre, ses inconvénients : la rhétorique parodique du faux raisonnement, avec son pompeux illogisme et ses sophismes burlesques, évitait certes celle, bien-pensante, de cette dénonciation que l’on dit désormais citoyenne, mais elle n’allait pas sans quelque lourdeur, fût-elle elle-même parodique, dans la démonstration. Lourdeur qu’aggrave encore aujourd’hui le fait qu’une part des allusions, plaisanteries à tiroirs et sarcasmes à double ou triple détente est, vingt-sept ans plus tard, devenue difficilement compréhensible ; en même temps que certains de ceux qui étaient attaqués là — en particulier le parti stalinien français — ont cessé, par leur liquéfaction manifeste, de mériter de telles attentions. Mais pour le reste je ne crois pas que la logique plutôt paranoïaque de l’humour noir m’ait entraîné à quelque outrance satirique que ce soit. La gestion technique de la vie dans la catastrophe par l’État et ses experts est devenue encore plus insolente, dans son mépris pour ses cobayes humains, que tout ce que j’avais pu imaginer alors. Ainsi ce n’est pas moi — et ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres — qui ai songé à parler de « culture radiologique pratique » pour désigner le genre de discipline qu’il faut inculquer aux populations vivant « sous contrainte radiologique » dans les zones contaminées. Si le passage du temps peut avoir affaibli ce pamphlet, ce n’est donc pas parce que son propos paraîtrait désormais bien excessif, mais au contraire parce que l’excessif est à ce point devenu la norme qu’on n’y prête généralement plus guère attention. L’organisation de la société tout entière « en fonction d’impératifs de sécurité dictés par des machines », ici présentée comme la cauchemardesque utopie de la nucléarisation, dont le caractère révoltant ne pouvait échapper à personne, est maintenant défendue comme une panacée par les administrateurs du désastre, quand elle n’est pas réclamée par le citoyen doté d’une « sensibilité écologique », qui voudrait que s’étende à tout la protection et le contrôle. Dans ces conditions on peut tranquillement présenter le « retour » du nucléaire — qui à vrai dire n’était jamais parti bien loin — comme indispensable à la protection de l’environnement, puisqu’il n’émettrait pas de gaz à effet de serre et constituerait ainsi la meilleure réponse à la menace de cataclysme officialisée sous le nom de « réchauffement climatique ». « La technique de la fission nucléaire ne pulvérise pas que l’atome mais aussi les murs des domaines de compétence », écrivait Günther Anders en 1958. Je pense en tout cas avoir montré avec La Nucléarisation du monde qu’on pouvait fort bien comprendre l’essence de la chose sans posséder la moindre compétence en physique nucléaire : j’oserai affirmer qu’il n’est guère possible d’être plus ignorant que moi en la matière. Mais dire cela c’est dire que n’importe qui pouvait en juger de même à l’aide de l’information la plus aisément accessible, et sans qu’il soit besoin pour cela de disposer de l’Internet. Il faut donc finalement admettre que contrairement à ce qui a souvent été soutenu, y compris ici-même, on ne peut expliquer par le secret maintenu sur la réalité de l’industrie nucléaire la soumission durable à son développement. Et d’autant moins que l’apathie n’a jamais été aussi grande qu’aujourd’hui, alors que De Tchernobyl en tchernobyls, comme intitule son livre un photogénique prix Nobel propagandiste du nucléaire « indispensable » mais « à sécuriser », l’aliénation est toujours plus transparente. Sur ce point, on peut trouver que l’humour noir de ce livre n’est pas encore assez noir, mais sans doute fallait-il, pour avoir le cœur de l’écrire, présupposer chez les populations consentantes une capacité de réaction dont nous voyons maintenant, après des provocations d’une tout autre ampleur que la mienne, qu’elle est à peu près réduite à néant. JAIME SEMPRUN, Septembre 2007 * Le débat démocratique que s’efforcent actuellement de susciter dans une opinion réticente les plus hautes instances de l’État vise à recueillir fidèlement l’acquiescement de la population, par l’intermédiaire de ses représentants qualifiés, aux décisions prises en matière d’énergie nucléaire. Désireux de n’entraver en rien la liberté absolue de discussion à ce sujet, et surtout de ne lui imposer autoritairement aucune limitation de temps, les pouvoirs publics ont fait en sorte que les avis puissent s’exprimer bien longtemps après la réalisation de leur programme. Aussi, forts de nos droits de citoyens, dont nous sommes décidés à faire pleinement usage maintenant que l’on nous les a si bien remis en mémoire, nous allons pouvoir choisir en toute liberté démocratique d’approuver ou d’accepter ce qu’ont préparé scientifiquement les institutions les plus compétentes. L’auteur apprécie autant qu’il le doit, et plus que personne, toute la distance qui le sépare des spécialistes en possession de la confiance aveugle du public. Mais il lui a semblé néanmoins utile, alors que le secret qui protège tant de profondes vérités sur le nucléaire fait craindre à certains que les populations ne se livrent aux pires suppositions, de démontrer qu’un profane pouvait fort bien se former une opinion raisonnable à l’aide des seules vérités apparues à la surface de l’information. Ainsi, de même qu’un pesticide, ou pour mieux dire en l’occurrence une substance radioactive, remonte une chaîne alimentaire en se concentrant à chaque maillon de cette chaîne, de même notre raisonnement, à partir des informations les plus répandues, et en suivant l’enchaînement logique des conséquences obligées, parviendra à des conclusions auxquelles personne ne devrait rester indifférent, car personne, bientôt, n’échappera à leurs retombées. Et pour enrichir encore cette métaphore à la modernité de laquelle le lecteur sera certainement sensible, je comparerai ma fonction anonyme de condensateur des idées nucléaristes à celle de ces algues qui possèdent la propriété de concentrer plusieurs milliers de fois les radionucléides diffusés dans l’eau de mer par l’industrie nucléaire : rien, des beautés que l’on pourra trouver à cet ouvrage, ne doit quoi que ce soit à l’arbitraire d’une théorie personnelle, mais tout en appartient en propre à la société actuelle. Quoique ma modestie n’aille cependant pas jusqu’à me faire me comparer à une moule, j’admettrai d’entrée que c’est par l’urgence des problèmes débattus dans ce qui se veut un véritable manifeste nucléariste que je compte racheter, s’il se peut, la médiocrité de son exécution. Urgence à laquelle devraient se montrer sensibles les penseurs les moins soucieux de répondre aux sordides sollicitations de la réalité. Car quelle que soit la hauteur de vues de leurs spéculations, il leur faut maintenant sauver le monde qui les rend possibles et rentables, c’est-à-dire qui a poussé si loin le raffinement de la vie sociale qu’existe le besoin de toujours entendre parler d’autre chose que de la vie réelle, en même temps que la spécialisation professionnelle qui satisfait ce besoin. Il est vrai que l’exemple d’une telle conscience des nécessités de l’heure ne leur est pas donné par ceux qui ont pour rôle d’apparaître comme les maîtres de cette société, et qui nous annoncent que « nous allons vers un monde non maîtrisé[1] » sans trop se préoccuper de savoir quelle sera leur place dans un tel monde, à eux, les maîtres de la non-maîtrise. Et sans imaginer, semble-t-il, que puisqu’ils demandent que l’on continue à leur faire confiance pour ne pas maîtriser ce monde, cela pourrait donner au peuple l’idée de se passer d’eux pour le maîtriser, si le besoin s’en faisait impérativement sentir. Or, c’est justement selon moi ce qui est en train de se passer. On a dit parfois que le développement de l’énergie nucléaire, par la surveillance permanente qu’elle implique sur les flux et le stockage des matières radioactives, créerait l’obligation d’une stabilité des institutions sociales dont l’histoire ne connaît pas d’exemple. C’est mal poser le problème. Cette pérennité des institutions sociales existantes n’est pas un problème pour l’avenir, mais pour aujourd’hui même. Et peut-être pour hier, si l’on tarde trop à l’affronter. Les difficultés toujours croissantes rencontrées par les États pour gérer la survie des sociétés, tandis qu’elles semblent paralyser ceux qui possèdent en toute légitimité les moyens d’y faire face, enhardissent chaque jour davantage la multitude de ceux qui, étant quant à eux dépourvus de toute espèce de moyen dans le cadre de la société existante, sont par là même peu embarrassés des contraintes qu’implique leur usage, et peuvent laisser vagabonder sans frein leur imagination. Car aujourd’hui c’est à tous les serviteurs de l’État qu’est retournée la fameuse question de Lloyd George — « Que mettrez-vous à la place ? » — par ceux qui, s’appuyant sur la nécessité communément ressentie d’une simplification radicale de la vie sociale, proposent carrément d’abolir l’État, la propriété, le travail, et quelques autres choses encore. Ils se sentent en effet raffermis dans leur impudence, et autorisés à d’incessantes criailleries en faveur d’une liberté absolue, par ce fait patent qu’aucun programme cohérent n’est explicitement opposé à leurs chimères par les propriétaires de la société. C’est un tel programme que l’on trouvera ici, et quoi que l’on puisse lui opposer, on devra convenir que pour servir une telle cause, il ne saurait y en avoir de meilleur. Éloigné, par état, de toute prétention scientifique, au sens des spécialistes modernes, l’auteur a dit sans chiffres ni graphiques ce qui n’a nul besoin de chiffres ou de graphiques pour s’imposer : la simple vérité. Occupé toute sa vie d’autres travaux, et sans titres d’aucune espèce pour parler de physique nucléaire, si malgré lui ses idées se revêtent quelquefois d’apparences tranchantes, c’est que, par respect pour le public, il a voulu les énoncer clairement et en peu de mots. Tout son tort, s’il en a un, n’est pas d’être incompétent, mais d’être compétent plus vite : il n’existe en effet qu’une seule science, et c’est celle de l’histoire ; c’est-à-dire, jusqu’à nouvel ordre, de la domination dans l’histoire. Mais ce n’est pas ici le lieu d’anticiper sur un raisonnement dont le lecteur appréciera plus loin l’implacable logique ; c’est plutôt celui d’affirmer que ces propositions ne sont qu’une ébauche que j’offre gracieusement à de plus capables que moi, qui sauront les porter au point de perfection seul digne de leur objet : les rendre indiscutables en joignant le plutonium à la parole, les fissures aux vapeurs radioactives et les plans d’évacuation aux certitudes rassurantes. Je m’adresse donc avant tout à ceux que l’on appelle aujourd’hui les « décideurs », assez improprement selon moi, car ce dont ils manquent le plus, au moment où ce vocable moderne vient sans doute les en consoler, c’est justement de décision. Plutôt que de jouer aux penseurs, ils feraient mieux de laisser à leurs ennemis, comme dans le passé, la satisfaction de compenser leurs échecs et leur impuissance dépitée en comprenant le monde mieux que quiconque : quant à eux, ils l’ont déjà assez profondément transformé pour pouvoir envisager maintenant d’en faire quelque chose qui décourage définitivement toute critique. Et même si après coup sont élaborées des théories expliquant très finement cette transformation, et la condamnant, voilà qui n’aura vraiment plus aucune sorte d’importance. Quoi qu’il en soit, l’originalité intellectuelle ne saurait être comptée au nombre des qualités de cet ouvrage, et cela sera assurément remarqué comme une manière assez fracassante de se distinguer dans une époque où une telle originalité nous est garantie comme notre dû et régulièrement livrée par tombereaux ; le public étant devenu si exigeant à cet égard qu’il ne s’estime plus satisfait sans une refonte de l’entendement humain, opérée par un énergique réaménagement de ses catégories, chaque trimestre. Ou à tout le moins selon une périodicité qui n’excède en rien celle de la rotation des stocks prévue par les méthodes de gestion de la librairie moderne. Quant à moi, étant totalement dépourvu du génie qui permet aux penseurs modernes de produire les idées les plus neuves sans jamais partir de la réalité ni y revenir, j’ai voulu montrer qu’il pouvait y avoir dans ce cas quelque mérite à céder à la facilité d’une pensée banalement appropriée à l’objet qu’elle se choisit dans la réalité. Le nucléaire est en effet lui-même, très concrètement, cette simplification radicale dont je parlais plus haut, et il permet ainsi à n’importe qui d’envisager tous les problèmes de l’humanité avec la cohérence la mieux fondée. Si pour écrire génialement il suffit de se rendre soi-même génial, puis d’écrire naturellement, on appréciera ici comment le nucléaire, en attendant les autres mutations qu’il nous réserve, peut déjà rendre génial le premier venu. Pour en finir avec cette majestueuse enfilade de précautions oratoires, je tiens à préciser que ce n’est en aucune façon l’intérêt personnel qui me fait militer en faveur d’une œuvre que j’estime nécessaire. En effet, je ne puis moi-même espérer profiter du développement de l’énergie nucléaire, étant donné que les emplois ainsi créés seront sélectivement attribués aux individus présentant les dispositions génétiques les mieux adaptées à leur nouvel environnement. Et une étude soigneuse de mon hérédité m’a révélé que la résistance de mon organisme aux facteurs cancérigènes n’atteignait même pas le taux qui sera bientôt exigé pour habiter au voisinage immédiat, c’est-à-dire à moins de cent kilomètres, d’une centrale. Il me faudra donc trouver, avec les difficultés que l’on imagine, un logement ne se situant dans les parages d’aucune centrale. C’est dire que je n’ai en vue ici que le bien de mon pays et le service de la chose publique, le nucléaire étant précisément, comme on va le voir, la chose publique à son plus haut degré de matérialisation. CE QU’EST LE REFUS DU NUCLÉAIRE : DESCRIPTION ET ANÉANTISSEMENT DE SES THÈSES Parlant d’un mouvement de contestation du nucléaire, il nous faut en bonne méthode commencer par établir son existence ; puis entreprendre de déterminer ce qu’il est. Qu’un tel mouvement de refus, aussi vaste qu’informe, se développe aujourd’hui dans tous les pays modernes, autrement dit dans tous les pays en voie de nucléarisation, voilà qui semblera peut-être à un lecteur naïf ou mal informé ne pouvoir faire l’objet d’aucun doute. Pourtant, le domaine de ce qui est directement constatable par chacun, et ne demande donc aucunement à être démontré, s’est singulièrement rétréci avec les progrès de la science moderne. Progrès qui ont avancé par deux côtés complémentaires : d’une part tant de choses qui semblaient auparavant fort simples et sans surprises sont devenues par quelque côté mystérieusement autres, sans que la perception immédiate s’en avise, que le témoignage des sens peut légitimement être tenu dans la plus grande suspicion ; d’autre part, avec cette dissolution du support matériel des certitudes bornées, tout ce qui était directement connu est devenu problématique objet de sciences diverses sans que les progrès de la pluridisciplinarité nous permettent encore d’entrevoir l’étendue exacte de ce qu’il nous faut désormais apprendre, sous la conduite des experts, à ignorer. Une chose est d’ores et déjà acquise à la science : il n’est à peu près rien que nous puissions connaître par nous-mêmes. Pour se persuader des bienfaits de cette prodigieuse expansion du territoire de la culture moderne, que l’on considère seulement comment le développement des recherches historiques, avec son heureuse influence sur la mémoire collective, a permis que revienne à la seule connaissance objective et scientifique ce qui était laissé entre des mains inexpertes, du temps où il suffisait de faire appel à sa propre expérience vécue pour prétendre établir l’existence d’un fait historique, et même peut-être en dégager le sens. Ce scandale a cessé. Il appartient aujourd’hui aux seuls spécialistes qualifiés, et pour ainsi dire assermentés, d’argumenter et de débattre sur les événements et leur signification, et a fortiori de déterminer s’ils ont effectivement eu lieu. Voilà qui permet d’éliminer toutes les interprétations hâtives ou tendancieuses. On l’a vu il y a peu au sujet du Goulag, quand il a été établi que les prétendues révélations datant des années trente, et émanant d’individus ayant poussé le manque de distance philosophique ou scientifique jusqu’à y séjourner quelque temps, avaient été depuis longtemps inventées et mises au jour par des plumes bien plus récentes. On l’a vu encore à propos d’une guerre mondiale qui semble s’être déroulée aux alentours de l’année 1940, et dont nous sépare l’espace infranchissable d’une génération et demie : d’un point de vue rigoureusement scientifique, nous nous sommes aperçus que nous possédions aussi peu de certitudes à son sujet qu’à celui des guerres puniques. Nous pouvons ainsi procéder en toute sérénité aux investigations portant sur l’existence très controversée de chambres à gaz, et nous avons tout loisir de calculer le plus précisément combien y ont trouvé la mort, puisqu’il est tout à fait impensable que nous soyons mis dans la situation d’avoir à être les spectateurs passifs d’un massacre équivalent. Malgré toutes les raisons de se réjouir d’un besoin de connaissance qui est le résultat d’années de perfectionnement de notre savoir, il y a là quelque chose d’un peu accablant pour qui entreprend de démontrer l’existence d’un fait comme le refus du nucléaire, d’autant plus réfractaire à la connaissance objective qu’il est encore suspendu dans l’incertitude du présent, et qu’il faut donc l’arracher aux interprétations subjectives et aux déformations intéressées. Quant au proche passé, nous pouvons encore espérer apprendre des autorités compétentes ce qu’il nous réserve. Ainsi devons-nous au zèle inlassable de nos dirigeants de ne pas avoir tout à fait oublié certains troubles survenus en 1968 : « Il faut rappeler que cette société de consommation a abouti à Mai 1968, c’est-à-dire à son rejet. Mai 1968 a été un phénomène important, etc.[2] » Mais leurs bien compréhensibles scrupules, à ces autorités compétentes, s’accroissent évidemment en proportion de la proximité dans le temps ; elles répugnent à délivrer à la hâte les vérités historiques autorisées à un public porté aux extrapolations. Ainsi ignorons-nous toujours ce qui s’est exactement passé au Portugal dans les années 1974–1975, ou du moins ne possédons-nous à ce sujet aucune certitude officielle ; le temps d’ajuster les versions successives des faits mises en circulation sur le moment, et nous serons sans doute fixés vers 1984. Ces immenses précautions dans le traitement des faits demandent des moyens dont ne disposent que les États, leurs universités et leurs centres de recherches ; et en effet, qui pourrait mieux répondre aux exigences méthodologiques de la science historique moderne que ceux qui les ont forgées, et qui sont payés pour les connaître ? De même le contrôle de la pollution et la mesure exacte des nuisances reviennent-ils de droit à ceux qui en sont les organisateurs, comme le problème du démantèlement des centrales nucléaires hors d’usage ne pourrait être mieux résolu que par ceux qui les ont construites. En ce qui concerne mon propos, qui est toujours d’établir l’existence d’un mouvement de refus du nucléaire, un fait vient cependant à mon secours ; et c’est qu’un événement, avant d’aller séjourner plus ou moins longtemps dans les limbes de l’indétermination historique, peut accéder fugitivement à l’existence notoire sous forme d’actualité. L’actualité étant constituée par tout ce qui dans le présent est jugé par les responsables de l’information digne de recevoir la confirmation officielle que confère plus aisément au passé le fait que l’on n’y puisse rien changer. Quant au refus du nucléaire, je dispose donc d’une preuve de son existence propre à satisfaire les plus exigeants, puisque c’est elle qui sert également à établir urbi et orbi l’existence de toute réalité historique : on le voit à la télévision, on en parle dans les journaux. Il est vrai cependant que dans ce « mondes ans mémoire où, comme sur la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image[3] », et où nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même flot d’informations, il n’est rien qui ne puisse être tenu un jour pour assuré sans être menacé de recevoir le lendemain un complet démenti. C’est pourquoi, quand on nous affirme depuis le sommet du pouvoir politique, d’où se découvrent sans doute au mieux ses sentiments, que la population française « est à l’heure actuelle en majorité favorable à l’énergie nucléaire[4] », nous ressentons par la suite la plus parfaite incrédulité devant les manifestations d’hostilité que soulève régulièrement l’installation de nouvelles centrales. En effet, on ne peut sérieusement mettre en balance le poids de l’opinion publique, que composent tous ceux dont l’avis est d’importance puisqu’ils le laissent exprimer par d’autres et montrent ainsi ce que sont « le bon sens et l’intelligence des Français[5] », et les agissements de ceux qui prétendent exprimer directement, en passant par-dessus tout ce qu’ont dit leurs représentants, une opposition que l’on peut à bon droit dire négligeable, puisqu’il a fallu la négliger pour prendre des décisions en cette matière. De tout cela nous pouvons déjà conclure que le refus du nucléaire qui se manifeste sporadiquement entre deux révélations définitives du véridique état d’esprit de la population française n’est que le fait de ceux qui, en lui étant opposés et en ne représentant donc qu’eux-mêmes, se sont privés de tout droit à voir leur avis pris en considération. Après avoir établi l’existence d’un mouvement antinucléaire, il nous faut maintenant dire ce qu’il est. Du fait que qui aurait pour but conscient d’accroître l’embarras des dirigeants de la société n’aurait pu trouver meilleur point d’application que celui-là pour l’insatisfaction aussi générale qu’impuissante qui taraude nos contemporains, certains ont cru pouvoir conclure qu’il s’agissait là d’un plan concerté ourdi de longue main dans quelque officine de la subversion. Je n’en crois rien. Ne discutons même pas l’hypothèse saugrenue qui suppose l’action d’agents stipendiés de l’étranger : imaginer que les pays de l’Est puissent entreprendre par ce moyen d’acculer à la ruine les pays occidentaux, c’est à tous égards comme d’imaginer quelqu’un faisant scier l’arbre sur la branche duquel il est assis. L’action préméditée de révolutionnaires sachant calculer l’emploi de leurs forces pour créer le climat le plus favorable à leurs menées n’est pas plus envisageable. De révolutionnaires possédant ce genre de sérieux, c’est-à-dire de sens stratégique, il n’en existe pas. On peut l’affirmer avec la même tranquille certitude que précédemment d’autres vérités, car à partir de la même constatation, qui fait preuve : on ne les voit pas à la télévision. Je sais bien qu’il existe enfin une hypothèse, qui jouit pour certains des privilèges de l’évidence, imputant le refus du nucléaire aux divers groupes de pression que l’on regroupe communément sous le nom d’écologistes. Cette hypothèse est à coup sûr la moins recevable de toutes, et l’on a peine à croire qu’il faille même réfuter une accusation qui s’apparente à la pure calomnie. La délicatesse véritablement bucolique avec laquelle ces gens présentent aux pouvoirs publics leurs respectueuses remontrances interdit en effet de penser qu’ils songent à se donner les moyens de refuser quoi que ce soit. L’écologisme n’est pas une conspiration, c’est une « misère » (Tradescantia), plante, comme on sait, dont les gènes de coloration permettent aux biologistes d’établir une dosimétrie très précise des mutations provoquées par les rayonnements ionisants. De même les écologistes fournissent-ils obligeamment aux pouvoirs publics des indications sur les doses maximales de transformation de l’environnement admissibles par la population, c’est-à-dire sur le seuil au-delà duquel ces transformations lui deviennent perceptibles ; et à partir de là, ils représentent aux autorités les risques induits par la prolifération du mécontentement. Bref, les accuser d’être à l’origine des réactions d’hostilité au nucléaire est aussi malveillant que l’était autrefois, avant que ne s’impose un jugement plus équitable, de faire grief aux syndicalistes de l’agitation ouvrière dans les entreprises. Il faut donc finalement supposer que contre toute apparence c’est de leur propre mouvement que tant d’individus qui n’entendaient rien à la physique nucléaire se sont mis à s’intéresser à ses applications. Voilà qui est, j’en conviens, difficile à admettre : il paraît peu croyable que des gens auxquels on fournit paternellement et quotidiennement les sujets d’intérêts et les divertissements les mieux appropriés à leurs capacités s’avisent soudain de l’importance de quelque chose d’aussi extérieur à la sphère de leurs préoccupations, sans parler de leurs compétences. Certes, l’État français, soucieux de réveiller le civisme dans des masses indolentes, a‑t-il tout fait pour piquer la curiosité du public sur ce sujet : par l’atmosphère de secret soigneusement ménagée autour de toutes les affaires nucléaires, il a réussi à susciter l’intérêt de ceux qui étaient assez vains pour croire qu’on se souciait de leur cacher quel. que chose, comme si l’on avait quelque chose à craindre d’eux. Mais ce stratagème, qui avait seulement pour but d’accroître le plaisir qu’il y a à lire un texte aussi aride qu’un plan ORSECRAD, de même que les enfants lisent avec une délectation particulière les livres que leurs parents leur ont interdits, n’a pas connu le succès escompté : les populations ne semblent pas avoir compris tout l’intérêt qu’il y avait pour elles à apprendre qu’en cas d’évacuation il leur faudrait se munir « de leurs affaires de toilette, de vêtements de rechange et de chaussures[6] ». Je vais maintenant tenter de mettre à nu les ressorts émotionnels qui mettent en mouvement dans la population la prétendue question nucléaire (en vérité, le nucléaire ne pose aucune question, n’apporte que des solutions). Car il faut bien que ce soient des ressorts émotionnels irrationnels, pour précipiter tant de gens dans cette extravagance de prétendre se prononcer sur ce qu’ils ne comprennent aucunement ; et ce sous le prétexte que puisque les retombées matérielles de cette affaire risquent de concerner leur vie plus directement et profondément que ce qu’il est convenu d’appeler la politique, ils devraient avoir leur mot à dire là-dessus, comme sur toutes les questions d’un intérêt moins concret sur lesquelles on les questionne et sur lesquelles ils se prononcent électoralement, selon les règles éprouvées de la démocratie représentative. Ce préjugé populaire doit être redressé, par les moyens que nous indiquerons plus loin, car la vérité est exactement contraire : le sujet est trop brûlant, ou pour mieux dire irradiant, pour que la grande masse de la population puisse en juger sereinement et objectivement ; déjà critique, elle pourrait devenir surcritique à la suite d’une fusion partielle de ses habitudes de confiance dans les responsables, et il existerait alors, comme on l’a vu à Three Mile Island, un risque de surréaction émotive générateur, et peut-être même surrégénérateur, de troubles et de violences aveugles. Il faut donc que le mécontentement soit contenu par une véritable « enceinte de confinement », auquel cas il pourra même servir à faire tourner un secteur de la production industrielle rebaptisé pour la circonstance « parallèle » ou « écologique ». Mais nous n’en sommes pas là. Considérons donc les ressorts émotionnels de l’alarme populaire concernant l’énergie nucléaire. Au premier rang de ceux-ci il y a bien sûr, comme cela a été relevé de nombreuses fois, une assimilation abusive, fruit de l’ignorance du vulgaire, entre l’utilisation pacifique de l’atome et son utilisation militaire. C’est à peu près comme si l’on voulait tirer quelque conséquence que ce soit, quant à l’usage ordinaire d’un chandelier, de celui, assez exceptionnel, qui consiste à s’en servir pour fracasser la boîte crânienne d’un interlocuteur déplaisant ; et ensuite, à partir de ce fait avéré qu’il est arrivé une fois qu’un hôte irascible traite ainsi l’un de ses convives, prétendre interdire universellement l’éclairage à la bougie. (Le lecteur appréciera combien cette comparaison est plus éclairante, c’est le cas de le dire, que celle, présidentielle, de l’allumette et de la bombe à phosphore, qui préjuge peut-être un peu de l’agilité intellectuelle d’un public pour lequel le mot de « surrégénérateur » est déjà considéré comme « un peu compliqué »). Il est aussi sérieux, selon moi, de mettre de quelque manière en relation la bombe atomique et une centrale nucléaire : la preuve en est que dans le second cas on ne parle pas d’explosion mais d’excursion nucléaire. Vous ne lirez jamais en effet d’autre terme que celui-là dans un rapport officiel, et il aura fallu toute la tension nerveuse à laquelle ont été soumis les responsables américains au moment de Three Mile Island pour que Hendrie, le directeur du Service national de sûreté des réacteurs, se laisse aller aux facilités onomatopéiques jusqu’à répondre à une question du sénateur Kennedy sur la catastrophe maximale possible : « Boum boum[7] !»; ce qui n’est pas sans évoquer fâcheusement quelque chose comme une explosion, alors qu’il s’agissait bien sûr d’une excursion. Seule l’incompétence, ou la malveillance, pourrait donc porter à croire que l’on a donné, dans le cadre d’une expression mieux maîtrisée et articulée, deux noms différents à une seule et même chose. D’autant qu’il est de nos jours plus fréquent de voir le même nom attribué à des réalités radicalement différentes, ou continuer à être porté par une réalité entièrement changée. Cet amalgame délirant entre deux choses aussi distinctes que le nucléaire et le nucléaire s’explique sans doute par le fait que le souvenir d’Hiroshima est resté très vivace dans les mémoires. Je m’en voudrais à ce propos de ne pas citer Pierre Tanguy, directeur de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire au Commissariat à l’énergie atomique : « Les conditions dans lesquelles l’humanité a pris conscience de la puissance de l’énergie nucléaire (bombe d’Hiroshima) ont entraîné vis-à-vis d’elle une méfiance que ne connaissent pas les autres sources d’énergie[8]. » Il est certain qu’outre cette fraction de l’humanité qui s’est trouvée dans les meilleures conditions d’observation pour acquérir une conscience fulgurante de la puissance en question, à peu près tout le monde a pu voir des images de cette première application énergique du nucléaire ; et nombreux sont ceux qui en ont ressenti une certaine panique, allant parfois jusqu’à l’émoi ou même à la méfiance, si ce n’est au léger doute — comme si les guerres pouvaient jamais être quelque chose de délectable ! Si l’on ne se méfie pas plus du charbon, c’est sans doute seulement parce que personne n’a jamais eu, on se demande pourquoi, à prendre conscience de sa puissance dans des conditions équivalentes à celles d’Hiroshima. On peut cependant, avec un immense effort d’imagination pour se replacer dans l’état de fruste ignorance des choses nucléaires qui était alors celui du public, comprendre qu’il y ait eu là, à l’époque, quelque chose d’assez frappant pour la crédulité populaire, aussi prompte à se résigner à ce à quoi elle est habituée, ou à ce qui y ressemble, qu’à dénoncer sans réflexion ce qui est nouveau pour elle, ou qui en présente l’apparence. La question se posait inévitablement de savoir pour qui, à quelle fin, ces immenses sacrifices avaient été accomplis. Et il était compréhensible, sinon excusable, que des âmes pusillanimes en viennent à douter de la rationalité historique et se complaisent mélancoliquement dans les sublimités vides et stériles que leur inspirait ce premier bilan négatif, à moins qu’elles ne se retirent dans l’égoïsme qui, sur la rive tranquille, jouit en sûreté du spectacle lointain de la masse confuse des ruines. Mais aujourd’hui, alors que nous en connaissons la vérité dans le résultat, n’importe qui devrait être en mesure de juger sereinement ces dévastations et de cueillir la rose de la raison sur la croix du passé en reconnaissant là la première manifestation, encore grossière et primitive, d’une puissance qui s’est depuis considérablement raffinée et sophistiquée. D’ailleurs n’en a‑t-il pas toujours été ainsi, et chaque fois qu’il y a eu progrès dans l’histoire de l’humanité, qu’il soit technique ou social, n’est-ce pas la guerre qui l’a fait éclore, qui en a été en quelque sorte le banc d’essai ? Par exemple, c’est tout d’abord dans l’armée que nous trouvons le système salarial complètement développé. De même, la première application en grand des machines. C’est également dans les armées que la division du travail au sein d’une branche de la production fut tout d’abord instaurée. Toute l’histoire des formes successives d’organisation de la société y a été chaque fois anticipée de façon frappante. Que l’on songe seulement, pour la seule guerre de 1914–1918, à ce considérable développement des techniques de l’information familièrement appelé « bourrage de crâne », ou à la sophistication de l’alimentation d’abord connue sous la forme très imparfaite de l’ersatz ; ou encore à la participation constructive des syndicats à l’économie nationale, au nom de « l’effort de guerre ». Tous perfectionnements de la civilisation dont nous n’avons pas fini d’apprécier la portée. Plus près de nous, on a vu par exemple le défoliant dénommé « agent orange » préfigurer au Vietnam, comme peuvent en témoigner non seulement les populations locales mais aussi ces véritables travailleurs modernes que sont les soldats américains, les effets de la dioxine, que les habitants de Seveso n’ont pu goûter que plus tardivement. Puisque l’industrie de la tuerie humaine a ainsi toujours été le laboratoire du développement des forces productives, il serait tout à fait injuste de reprocher spécialement à l’énergie nucléaire d’être fille de la guerre moderne, née dans l’horreur d’Hiroshima. Mais surtout, au-delà d’une reconnaissance de la froide nécessité qui n’est sans doute pas à la portée du sentimentalisme populaire, n’est-il pas aujourd’hui acquis, grâce à ce progrès technique étourdiment décrié par tous les chantres de l’arriération, que nous ne ressentirons plus jamais ce sentiment d’horreur stupéfaite devant de telles dévastations ? En effet, nous en avons vu d’autres, depuis, des paysages de désolation ! Et la production industrielle moderne ne cesse, dans les plus évidents de ses résultats, de nous familiariser toujours mieux avec ce nouvel environnement, paysage ruiniforme dont la baroque splendeur attend son Piranese (« Col sporcar si trova… », que je traduirai librement : c’est en polluant que l’on invente…). De telle manière que l’on peut aujourd’hui être sûr que les nouvelles générations, dont la perception a été ainsi convenablement éduquée, ne serait-ce que par la contemplation quotidienne de nos villes et de nos campagnes, ou plutôt de leur osmose générale dans une même prolifération suburbaine, ne sont pas exposées au risque d’un saisissement trop violent, et par là dangereux, devant le spectacle d’une catastrophe quelconque. Et puis enfin, et là apparaît toute la mauvaise foi de ceux qui montent en épingle contre les techniques nucléaires leurs premiers balbutiements, parfois peu aimables, comme le sont aussi bien ceux d’un nouveau-né, auquel il arrive à lui aussi de brailler horriblement : ne possédons-nous pas désormais, grâce au perfectionnement de ces mêmes techniques, des armes dites « bombes à neutrons » dont la délicatesse dans la protection de l’environnement va jusqu’à laisser toute chose en l’état, touchante sollicitude que j’oserai qualifier d’écologique, au meilleur sens du mot ? Ainsi une guerre, si par extraordinaire elle se produisait avant que la nucléarisation du monde ne l’ait rendue impossible, parce qu’absolument inutile, comme on le verra plus loin, ne présenterait en tout cas aucun des traits passablement choquants, ou même répugnants, qu’ont présentés les guerres du passé. Et là encore la chose militaire n’est qu’un avant-goût prometteur de progrès dont est destinée à profiter la vie civile ; car c’est une des plus évidentes supériorités de l’énergie nucléaire sur celles qui l’ont précédée que d’être, même lorsqu’elle modifie en profondeur la nature des choses, éminemment respectueuse de leur apparence : rien de plus discret qu’une radiation. Pourtant un aussi incontestable avantage que cette invisibilité a pu tourner, tant est grand le poids de l’irrationnel en cette affaire, à la défaveur des techniques nucléaires. Il y a quelque chose de paradoxal à voir des gens qui ne se sont pas autrement émus de modifications de leur environnement dont le caractère de nuisance était assez évident s’alarmer soudain de la prétendue nocivité, qu’ils sont bien incapables de mesurer, d’un phénomène qui échappe aux organes des sens. Et c’est à juste titre qu’un Dutourd ou un Pauwels leur remettent en mémoire les affres de la révolution industrielle. Mais il faut pourtant relever, non sans tristesse, chez ceux-là mêmes qui font profession du plus ferme nucléarisme, de déplorables concessions, frisant la démagogie, aux arguments captieux de leurs adversaires : en invoquant la situation des classes laborieuses au temps du capitalisme pré-nucléaire (les catastrophes minières, etc.) et en disant aux gens que, puisqu’en somme ils ont accepté cela, et s’y sont faits, ils pourront bien accepter de même la nucléarisation, et s’y faire, ils tracent en effet un parallèle qui ne rend pas entièrement justice à l’énergie nucléaire. Il faut en finir avec cette espèce de défense en retrait qui se laisse encore sottement imposer un air de culpabilité, et qui semble borner son ambition à établir que les effets de la nucléarisation ne seront pas plus horribles que tant d’autres réalités auxquelles les hommes se sont si bien habitués qu’ils ne les voient même plus ; alors que le considérable avantage de ceux-là sur celles-ci est d’être d’emblée invisibles. La nucléarisation doit être défendue offensivement, en détruisant sans pitié les sophismes et les demi-vérités contradictoires qui se mettent en travers de son chemin. Ainsi en ce qui concerne la radioactivité. On sait que la notion de dose maximale admissible, contestée depuis longtemps, a été entièrement balayée par des travaux récents selon lesquels non seulement toutes les doses de radiations ionisantes sont nocives, sans que l’on puisse déterminer de seuil au-dessous duquel il y aurait innocuité, comme l’a établi une autorité aussi respectable que le Comité sur les effets biologiques des radiations ionisantes mis en place par l’Académie des sciences américaine[9], mais encore l’extrapolation en ligne droite des effets jusqu’au niveau minimal sous-estime-t-elle les effets de faibles doses répétées, qui seraient plus graves que ceux d’une dose forte quantitativement égale à leur somme. Sans parler des divers phénomènes de concentration biologique des radionucléides le long des chaînes alimentaires, ni des multiples surprises que nous réservent les merveilles de la synergie, les interactions des radiations avec les pollutions chimiques et thermiques. Surprises dont un avant-goût prometteur vient de nous être fourni lorsque nous avons appris, à l’occasion d’un congrès où d’éminents scientifiques faisaient le point des intéressantes découvertes que leur avait permis de réaliser la marée noire de l’« Amoco Cadiz », que les hydrocarbures possédaient à côté de bien d’autres qualités celle de fixer et de reconcentrer certains produits radioactifs, comme le césium 144, disséminés dans l’eau de mer[10]. Le « suivi » de ce phénomène dans le golfe du Mexique nous permettra certainement d’enrichir encore nos connaissances de ce genre d’affinités électives. Bien. Dans une telle situation, où de nouveaux horizons s’ouvrent chaque jour à l’investigation scientifique, que font les responsables du programme nucléaire français ? Ils semblent vouloir continuer à se montrer modestement économes de leur compétence centrale, proprement scientifique, pour se livrer à des recherches, qui participent plutôt de la littérature, sur l’efficace et la combinatoire de diverses figures de rhétorique et tours oratoires. Comment ne voient-ils pas que ces menues coquetteries sont propres à les discréditer dans l’esprit mesquinement prosaïque d’une population qui ne s’intéresse guère à cette alchimie, ou plutôt manipulation génétique, du verbe, et qui bientôt rejettera en bloc toute explication officielle ? Il est certain qu’il ne saurait être question de réviser à la baisse ce que les autorités admettent aujourd’hui comme dose maximale de radiations admissible par les populations, car dans ce cas c’est pratiquement toute l’industrie nucléaire qui se trouverait, de manière inadmissible, mise hors d’état de fonctionner. Les pouvoirs publics misent donc sur le fait que les effets de doses faibles mais chroniques de radiations ne deviennent manifestes qu’à long terme ; et comptent que cette période de latence leur laissera le temps d’aviser, c’est-à-dire de tout mettre en œuvre pour que la population ne s’avise de cette réalité qu’au moment où son ampleur permettra aux savants de faire valoir au mieux leurs connaissances en matière de mutations génétiques, les prothèses très perfectionnées qu’ils ont mises au point, etc. Cet objectif est certainement excellent ; c’est celui de toute information véritable que de mettre le public à l’aise avec le fait accompli en lui épargnant la fatigue d’avoir à réfléchir sur son accomplissement, sans parler de celle qu’il y aurait à intervenir là-contre. Et l’on sait combien une telle information est nécessaire en matière radioactive, comme l’ont remarqué tous les commentateurs après le pseudo-événement de Three Mile Island (nous traiterons de ce travail d’information dans notre deuxième partie). Mais il me semble que ces paternels ménagements pour la paresse de pensée de nos contemporains doivent prendre en compte la possibilité qu’elle ait un résultat tout contraire au résultat désiré, et qu’ils se mettent, sans autre examen, à ne plus rien croire de ce qu’on leur dit. Ils ont déjà une fâcheuse tendance à attribuer tous leurs malheurs personnels à « la pollution », nouvelle version de la fatalité historique : il suffit par exemple qu’à proximité de certaine usine de Seveso naisse un enfant monstrueux pour qu’ils aillent instantanément voir là un rapport de cause à effet, sans penser une seconde à toutes ces conditions parfaitement normales et naturelles que sont leurs maisons à l’amiante, leur poisson au mercure ou leur vin à la potasse. On sait que le principal enseignement tiré de Three Mile Island par le ministère français de l’Industrie est que les responsables « doivent veiller à conserver leur capital de crédibilité et de compétence[11] ». Et pour enrayer la baisse tendancielle du taux de crédibilité des experts officiels, il faut certes continuer comme par le passé à dissimuler tout ce qui peut l’être et à taire tout ce qui ne parle pas de soi-même, à ménager ses effets en quelque sorte, puisqu’il n’est pas envisageable que les spécialistes aient à convaincre les profanes du bien-fondé de tout ce qu’ils font, au fur et à mesure qu’ils le font ; alors qu’ils ont déjà le plus grand mérite à s’en convaincre eux-mêmes, et qu’il leur faut pour cela toute leur foi dans le progrès, à défaut de savoir, par exemple, comment démanteler les centrales nucléaires qu’ils construisent. Mais il conviendrait également, quand on se trouve dans l’obligation de parler, et quoi que cela doive coûter aux porte-parole autorisés de brider ainsi leur talent, de ne pas aligner innocemment des incongruités où l’opinion pourrait, si par hasard elle avait le temps d’y réfléchir une seconde, voir une moquerie. Les gens avisés savent bien sûr que de telles affirmations ne sont pas faites, n’en ayant pas besoin, pour être crues, mais seulement pour occuper de leur succession ininterrompue l’espace audio-visuel de ceux dont la diligente participation aux affaires publiques consiste précisément à être en toutes circonstances des spectateurs attentifs, et qu’il ne faut donc pas frustrer de cette seule responsabilité. Pourtant, cette réalité n’implique pas, selon moi, que l’on puisse déjà dire absolument n’importe quoi sans conséquence, comme on le pourra en toute liberté dans une société intégralement nucléarisée. (Le lecteur aura certainement apprécié la manière dont, anticipant sur cet aspect libertaire de la nucléarisation, j’ai agréablement saupoudré mon raisonnement de quelques incohérences pittoresques, sans me soucier de démontrer, ce que j’aurais pu faire très facilement, qu’elles n’étaient qu’apparentes ; j’ai en effet appris de nos penseurs les plus modernes, auxquels ne sera jamais assez rendu hommage pour cette découverte, que toute pensée cohérente portait en elle le totalitarisme, comme tout jugement tranché relève de la pratique policière : aussi me suis-je empressé de marquer ce qui doit donc être compris comme mon attachement à la cause de la liberté, et non comme une faiblesse de mon raisonnement.) Pour l’instant, la possibilité existe, quoique très faible, que quelqu’un se souvienne et ait les moyens de rappeler que, par exemple, il avait été affirmé lors de la découverte en octobre 1978 d’une fuite dans la « chambre à bulles » de l’Organisation européenne de recherche nucléaire que cela ne devait aucunement laisser penser qu’une avarie semblable puisse se produire dans les chaudières nucléaires françaises, fabriquées par le même constructeur[12]. Si quelqu’un avait la malignité de rappeler ces assurances péremptoires maintenant que ces impossibles fissures sont apparues non seulement dans les chaudières mais, pire encore, dans l’information, on voit quel usage pourraient en faire les ennemis du nucléaire pour tenter de discréditer toutes les prévisions scientifiques. De la même manière il est puéril de prétendre noyer le poison en parlant de radioactivité naturelle, comme si celle qu’on y ajoute était destinée à s’y perdre aussi imperceptiblement que le pétrole d’« Ixtoc One » dans le golfe du Mexique, où l’on nous a opportunément appris que se déversaient déjà chaque année deux cent mille tonnes de pétrole par des fuites tout à fait naturelles[13] ; ce qui ramène à ses justes proportions la contribution d’« Ixtoc One », qui quoiqu’elle ne puisse encore être exactement chiffrée, peut déjà être dite incommensurable. Et je laisse à de plus savants que moi le soin de la présenter sous son jour le plus favorable en calculant, par une transposition de la quantité de carburant ainsi soustraite à la circulation en unités de « week-end », combien de morts d’hommes ont été évitées en échange du seul désagrément de quelques crevettes. Mais en ce qui concerne les radiations, sans doute vaudrait-il mieux pour les pouvoirs publics, plutôt que de couper les millirems en quatre, mettre l’accent sur le caractère de mithridatisation que comporte l’élévation progressive et régulière du taux ambiant de radioactivité ; phénomène d’accoutumance qui n’est pas naturel, mais bien social, comme le fait qu’une tasse de chocolat qui, lors de l’introduction en Europe de ce produit, faisait l’effet d’un excitant puissant soit aujourd’hui dédaignée même par les enfants, au profit de substances plus actives. Le dernier mot de la pensée scientifique à ce sujet a d’ailleurs été prononcé non par un savant, mais par un homme d’État ; l’un de ceux qui savent tout particulièrement ne pas promettre inconsidérément ce qu’il faudra démentir le lendemain, mais dire simplement : « C’est ainsi. » Je veux parler de Raymond Barre et de sa mémorable déclaration : « Ce qu’il faut c’est familiariser le public avec la radioactivité[14]. » Et comme le disait un autre Premier ministre, suédois celui-là, après avoir précisé que renoncer au nucléaire remettrait en question le système social : « Personne n’aime le nucléaire[15]. » Ce dont il ne faudrait pas conclure précipitamment que personne n’aime le système social existant, mais seulement qu’il n’a plus les moyens d’être aimable, s’il en a jamais eu le but. « Ils n’aiment pas le poison, ceux qui ont besoin du poison », et nos dirigeants ne prétendent pas aimer la radioactivité : ils prétendent seulement que nous l’acceptions, au nom de la même excellente raison pour laquelle nous acceptons ce système social et leur gestion, parce qu’elle est là. Retrouvant l’esprit de sacrifice qui a animé à l’origine leur pouvoir, ils sont d’ailleurs prêts à payer de leur personne et à l’accepter les tout premiers avec la même abnégation que cet expert qui déclarait à propos de coquillages pêchés à proximité des fuites radioactives de La Hague : « Je suis prêt à en manger pendant un an[16]. » Voilà qui, dans notre époque de désarroi, lève bien haut le drapeau de l’espoir : l’espoir que permettent d’entretenir les capacités de familiarisation si bien développées par l’espèce humaine au cours de l’histoire moderne que l’on ne voit plus jusqu’où pourront être reculés les seuils d’acceptabilité, ou plutôt que l’on voit très bien que de tels seuils n’étaient que des conventions désuètes, barrières « naturelles » imaginaires que dressait devant elle une humanité timorée. Il n’y a rien auquel l’homme civilisé ne puisse s’adapter, comme l’a irréfutablement prouvé l’expérimentation scientifique la plus scrupuleuse, menée à une échelle qui garantit le sérieux de ses conclusions, in vitro d’abord, par la concentration arbitraire d’un échantillonnage de populations dans des conditions de survie originales ; puis in vivo, pour corriger ce que l’artificialité de ce milieu avait pu fausser dans les observations recueillies. S’inspirant d’une méthodologie aussi rigoureuse, on parviendra aisément à faire que nous soyons un jour dans la radioactivité comme un poisson dans l’eau de Minamata, par exemple. Il faut cependant à cette fin que la nécessaire adaptation de notre organisme cesse d’être laissée à l’action anarchique de contaminations incontrôlées pour être véritablement planifiée par les autorités. Mais ce n’est pas ici le lieu d’envisager les remèdes, aussi agréables soient-ils à considérer ; poursuivons donc le diagnostic de la maladie antinucléaire. Nous avons fait clairement apparaître, comme second élément irrationnel, après l’angoisse fantasmatiquement liée à de vieux souvenirs, les craintes que suscite le caractère en quelque sorte suprasensible de l’énergie nucléaire. Les hommes sont habitués à l’action de forces mécaniques, qu’ils peuvent voir s’exercer et dont ils peuvent comprendre l’agencement, superficiellement du moins. La fission nucléaire agissant sur la structure même de la matière inorganique (comme les manipulations génétiques, qui en sont le complément indispensable pour construire un homme nucléarisé, agissent sur la structure de la matière organique), il n’y a désormais plus rien à voir. On comprend que cela soit quelque peu déprimant, dans un monde où la vue est le sens qui instruit tous les autres ; mais ce que l’on comprend moins bien, c’est que se révoltent contre cette puissance qui échappe à leurs sens des gens qui par ailleurs ne semblent même pas remarquer que l’ensemble de leurs activités est soumis à une puissance tout aussi impalpable et invisible, et d’une action si universelle que la nucléarisation elle-même n’en est qu’une conséquence. Il fallait sans doute que cette puissance sociale infinie que constitue l’existence de rapports marchands proclame ainsi fièrement son autonomie sous la forme du nucléaire pour que les hommes prennent conscience de leur soumission nécessaire à ses impératifs. En ce sens, le nucléaire est, en matière sociale, une découverte aussi importante que le fut celle de l’inconscient en matière de psychologie individuelle. Et l’on sait quelles résistances souleva à ses débuts la psychanalyse, de la part d’hommes peu enclins à admettre que la plus importante partie de leurs actions ne soit aucunement le résultat de leur libre volonté. Chacun peut constater qu’après ces premières réticences, ils se sont faits à cette idée, au point que la plupart de nos contemporains se plaisent aujourd’hui à analyser à longueur de temps, avec une ingéniosité vraiment remarquable, l’immense mesure dans laquelle leur vie prend un http://www.kweeper.com/blindman/image/6531553 Wed, 09 Sep 2020 02:23:55 +0100 blindman nucleaire La collapsologie comme lamentation bourgeoise de l’effondrement de la civilisation http://www.kweeper.com/blindman/image/6531552 https://www.partage-le.com/2020/08/19/la-collapsologie-comme-lamentation-bourgeoise-de-leffondrement-de-la-civilisation-par-nicolas-casaux/ La collapsologie n’en finit plus de nous effondrer avec des livres tous plus mauvais les uns que les autres. En juin dernier est par exemple sorti N’ayez pas peur du collapse, écrit par Pierre-Éric Sutter et Loïc Steffan, et préfacé par Pablo Servigne. « Psychologue du travail, psychothérapeute, directeur de l’Observatoire de la vie au travail et dirigeant de mars-lab, cabinet d’optimisation de la performance sociale et de prévention de la santé au travail, nous rapporte le site de la librairie Eyrolles, Pierre-Éric Sutter intervient depuis près de 25 ans auprès des salariés et des organisations pour optimiser l’adéquation de l’homme et de son environnement professionnel. » Pierre-Éric Sutter est aussi l’auteur de Évitez le stress de vos salariés (Éditions d’Organisation, 2009) et de S’épanouir au travail, c’est possible ! (Ellipses, 2010). Loïc Steffan est Codirecteur de l’Observatoire des vécus du collapse (OBVECO), professeur agrégé d’éco-gestion, et prosélyte catho. Pablo Servigne, on ne le présente plus. Ce qui pose notamment problème, dans la collapsologie, comme je vais essayer de le montrer une nouvelle fois, ici, c’est la confusion, l’incohérence, le caractère contradictoire voire mystificateur de son discours. Dès la première phrase de la préface, Pablo Servigne donne le ton : « Forêts, écosystèmes, insectes, nappes phréatiques, espèces, cultures, pays, systèmes politiques, finance… Il y a toujours des effondrements en cours, ils sont partiels, graves, et ce sont des faits. » Assimiler ces « effondrements », c’est-à-dire les crises qui touchent ces différentes entités, est plus que trompeur. On peut douter qu’il y ait, actuellement, effondrement de la finance (les riches s’enrichissent, comme d’habitude, le capitalisme se porte encore très bien), mais admettons. Il n’en reste pas moins que la destruction en cours des forêts, des écosystèmes, des insectes, des nappes phréatiques et des espèces est le produit des « systèmes politiques » et de la « finance ». Pablo Servigne formule cela comme s’il y avait une sorte de cause externe, surnaturelle ou extra-terrestre, en train de précipiter ces « effondrements toujours en cours ». Cette propension à présenter les choses de manière indéterminée, ambiguë, confuse, à dissimuler les interactions, à ne pas mentionner les liens de cause à effet, les forces agissantes, les conflits d’intérêts, la conflictualité en générale, est assez caractéristique du discours de nombre de collapsologues. Ainsi, quelques lignes plus loin, Pablo Servigne écrit : « Aujourd’hui, nous — tous les êtres vivants — sommes embarqués dans une sacrée galère, les dégâts sont déjà immenses et les nuages s’obscurcissent à l’horizon ». Nous sommes tous dans le même bateau, bien entendu. Le côté apolitique de ce discours apparaît plus clairement encore lorsque Pablo Servigne nous explique que la découverte de ce que la civilisation n’était pas viable est venue interrompre les plans d’avenir, l’idylle des futurs collapsologues : « Les mauvaises nouvelles du monde arrivaient au moment où nous construisions un avenir avec nos compagnes, nos études terminées, des projets plein la tête et des bébés dans les bras. » Car la collapsologie n’a aucun problème avec les institutions de la société industrielle capitaliste, au sein desquelles elle aspire à trouver sa place, en constituant « un savoir cohérent au sein de l’institution scientifique » (Servigne). Dépassée, ou oubliée, l’époque des Grothendieck, où des scientifiques exposaient et dénonçaient eux-mêmes le rôle terriblement nuisible, aussi bien écologiquement que socialement, de « l’institution scientifique », créée par et pour le capitalisme. Pablo Servigne, qui n’hésite souvent pas à se dire anarchiste, signe d’ailleurs ici la préface d’un livre dont les auteurs associent « l’anarchisme » à des idées « extrémistes voire extrêmes ». Qu’importe. Pablo est bienveillant, et signera la préface de qui veut. Encore une fois, la cohérence importe vraiment peu. Pablo Servigne nous en fournit un autre exemple en écrivant que « la collapsologie devrait toujours tendre vers le pluriel, la complexité, les nuances, les effondrements, et donc ramer contre ce courant simplificateur (mais tellement irrésistible) du singulier, de l’effondrement, du collapse »… dans la préface d’un livre intitulé N’ayez pas peur du collapse ! (Et sur la couverture duquel, comble du comble, on trouve cette citation de Pablo Servigne : « Le collapse fait bouger notre rapport au monde, à la mort, à la société. Il change le sens de nos vies. ») *** Le collapse (les bourgeois, hipsters et autres gens tendance aiment les anglicismes) dont il est ici question, c’est bien évidemment celui de la civilisation industrielle. Le livre ne permet pas le moindre doute à ce sujet. La catastrophe (potentielle) discutée ici, c’est l’effondrement de la civilisation industrielle. Voilà le drame. Voilà le « sujet anxiogène : l’effondrement de notre civilisation, ou dit plus simplement, le collapse ». Voilà « l’innommable : la fin […] de notre civilisation thermo-industrielle […]. » « La possibilité du collapse fait en effet peur, très peur, à tout le monde. » Mais si l’effondrement de la civilisation est anxiogène pour de nombreux individus, on rappellera que la civilisation (tout court) est très anxiogène pour beaucoup d’autres, et parfois, peut-être, en partie, pour les mêmes. En témoignent les burnouts, bore-outs et autres troubles psychiques en augmentation (stress, angoisses, dépressions, etc.), qui touchent toutes les tranches d’âge, même les plus jeunes. En psychologue du travail, Pierre-Éric Sutter ne l’ignore pas. On rappellera aussi que la civilisation est anxiogène pour le monde entier, pour toutes les espèces vivantes, pour tous les êtres vivants qu’elle soumet à d’innombrables nuisances environnementales (réchauffement climatique, pollutions atmosphériques, dégradations des milieux de diverses manières, par exemple au travers de la fragmentation des habitats qu’implique la construction de routes, voies ferrées, etc., mais aussi pollutions sonores, pollutions des sols, et ainsi de suite), quand elle ne les détruit pas purement et simplement. Notre sympathie allant davantage aux baleines et aux ours, aux Pygmées et aux Kogis, l’anxiété de ceux qui redoutent l’écroulement de leur société omnicidaire nous apparait comme une blague amère. C’est-à-dire qu’en découvrant que la civilisation détruit le monde (ou les mondes) et que ce n’est pas viable, pas soutenable, et qu’elle risque donc de s’écrouler, la réaction de nombre de « collapsologues », qui serait aussi celle, sans doute, de bon nombre de civilisés, consiste à se lamenter sur le sort de la civilisation. « Les activités qui depuis plus de deux siècles en ont découlé [de la révolution industrielle] nuiraient tellement à l’environnement et seraient tellement dépendantes des ressources non renouvelables qu’elles créent des déséquilibres qui se retourneraient contre nous » (l’emphase est mienne). Quand le sage montre la lune… « Et si c’était vrai ? La sidération nous saisit : nous nous sentons perdus, à la fois égarés et condamnés. Les informations collapsologiques sont traumatisantes : notre alimentation, notre sécurité, notre vivre-ensemble, notre culture, notre société sont menacés… En somme, notre passé comme notre futur semblent remis en cause. Comment gérer la chargé émotive que suscité cette annonce, entre charge cognitive et charge de connaissances ? » « Pour qui s’informe rapidement sur le sujet, il est aisé de savoir que les atteintes à l’environnement sont telles qu’elles menacent l’humanité ; notre civilisation, telle qu’elle s’est construite depuis la première révolution industrielle. » (C’est tout au long de leur terrible livre que Steffan et Sutter amalgament, confondent humanité et civilisation industrielle. Mais une inexactitude de plus ou de moins…) Autrement dit, les collapsologues sont des gens pour qui tout allait bien, ou presque, jusqu’à ce que la perspective de l’effondrement potentiellement à venir de la civilisation industrielle leur tombe dessus. Des malades imaginaires. « Redisons cela plus directement : les informations peuvent nous effrayer au point d’influer négativement sur nos pensées, sur notre psyché et sur nos comportements, jusqu’à nous empêcher de vivre sereinement avant même que le collapse se soit produit : “Qui craint de souffrir, souffre déjà de ce qu’il craint…” comme l’écrivait Montaigne. » Plus loin : « Si nous continuons à puiser inconsidérément dans les ressources de la planète, il sera bientôt de plus en plus difficile de bien manger, bien boire, bien respirer, en bref de vivre correctement. » Le massacre de la nature, d’innombrables êtres vivants, de communautés biotiques entières, pose problème en ce qu’il pourrait, à l’avenir, nous empêcher de « bien manger, bien boire ». Le collapsologue, ainsi terrassé par une « crainte par anticipation de l’effondrement à venir » doit alors chercher à « gérer sa souffrance ». Que cela nous dit-il des valeurs qu’on leur a inculquées ? Eh bien que le monde naturel, l’ensemble du monde vivant, importe moins, en fin de compte, que la civilisation à laquelle les civilisés sont totalement identifiés et attachés, la percevant sous un jour globalement positif. La survie de leurs proches, et la leur propre (dépendant de celle de la civilisation), leur importe plus que la prospérité de la vie sur Terre, que le sort de toutes les autres espèces vivantes, de toutes les communautés biotiques, de toutes les autres cultures humaines restantes, que leur civilisation adorée anéantit de jour en jour. Ce qui témoigne d’un sens des priorités particulièrement insoutenable (à l’image de la civilisation qui le produit et s’en nourrit). La prospérité des communautés biotiques, la santé de la biosphère, dont dépendent tous les êtres humains, devraient être primordiales. Peut-être faut-il alors rappeler, ou expliquer, aux collapsologues, que la si formidable civilisation est une organisation antisociale, psychopathique, réduisant tout au statut de « ressources » à exploiter, utiliser ou consommer ; où les humains eux-mêmes sont réduits à l’état de « ressources humaines », rouages impuissants d’une machinerie capitaliste mondialisée, sujets d’oligarchies technocratiques elles-mêmes assujetties à l’inertie du système qu’elles perpétuent, condamnés à vendre leurs temps de vie à l’Entreprise-monde, à s’entr’exploiter les uns les autres, intégralement dépossédés de leur aptitude à forger leurs propres cultures, à former eux-mêmes le genre de société dans lequel ils souhaitent vivre, à organiser eux-mêmes leur propre subsistance, leurs relations entre eux et avec la nature, la reproduction de leur vie quotidienne. Rappeler, encore, que la civilisation est une termitière humaine où les femmes et les enfants sont systématiquement abusés, battus, violentés, ou violés ; où l’abêtissement est généralisé et croissant ; où les inégalités vont pareillement croissant ; où les troubles psychiques (stress, angoisses, dépressions, burnouts, bore-outs, etc.), toujours plus nombreux, sont aussi épidémiques que les également toujours plus nombreuses « maladies de civilisation », dont ils semblent faire partie, et que les addictions et toxicomanies en tous genres ; où nombre d’autres animaux sont quotidiennement maltraités, torturés, tués ; qui n’a de cesse d’étendre son empire mortifère, sa technosphère, son urbanisation, ses pollutions de tout (des eaux, de l’atmosphère, des sols, des corps, etc.), ses ravages, et dont le seul horizon perceptible est un empirement inexorable de toutes ces tendances. *** Quoi qu’il en soit, loin de chercher de manière quelque peu rigoureuse à comprendre comment cette situation, où la civilisation industrielle détruit le monde, s’est développée, et ce qu’on pourrait faire pour mettre un terme à ce désastre, les collapsologues, pour lesquels le désastre est plutôt l’effondrement de la civilisation industrielle, se contentent de l’anticiper en imaginant divers scénarios, en formulant divers conseils pour bien le vivre, y survivre, et peut-être reconstruire de sympathiques sociétés éco-capitalistes par la suite. C’est ainsi qu’ils raillent ceux qui, contrairement à eux, cherchent à comprendre : « On est aussi frappé par les boucs émissaires mis en avant sans discussion possible : c’est la faute au patriarcat, c’est la faute au colonialisme, c’est la faute au capitalisme […] ». Car pour eux, si l’on peut bien parler de « problèmes d’excès du capitalisme », reste que les « échanges marchands sont nécessaires aux échanges humains » et que « la disparition du capitalisme pourrait générer des crises d’approvisionnement ou de solidarité. De plus, sans échanges, il est difficile de lever des impôts qui financent la solidarité collective. » Et s’ils ne cherchent pas plus que cela à comprendre les choses, c’est en grande partie parce qu’eux apprécient la société industrielle capitaliste (autrement, ils ne se lamenteraient pas sur son effondrement). Certes, ils reconnaissent qu’elle a des défauts, et notamment celui de ne pas être viable. Quel dommage ! Mais Steffan et Sutter tiennent à rappeler tous les bienfaits du capitalisme : « Depuis la plus haute Antiquité, les hommes entretiennent des relations marchandes qui régulent les violences. » (Deux siècles après Adam Smith, le même mythe du système marchand pacificateur, tandis que l’on devrait tous saisir, aujourd’hui, que les plus grands massacres ont été et sont perpétrés par les civilisations marchandes, ethnocidaires et génocidaires, que le système marchand est un concentré de violences). « Il faut aussi prendre la juste mesure du formidable développement qu’a permis le fonctionnement économique moderne ». S’ensuivent les maigres remarques habituelles des laudateurs du Progrès : nous vivons plus longtemps (allongement de l’espérance de vie) et nous mourons moins (diminution de la mortalité infantile). Évolutions statistiques qui ne relèvent que du quantitatif, qui ne disent rien de la qualité de la vie, du bonheur, de la joie de vivre, or, ainsi que se le demandait très justement Giono, « quel progrès peut exister s’il n’est pas la joie de vivre ? » Mais encore une fois, nos collapsologues ne sont en rien militants, ils ne s’intéressent à aucune lutte sociale, ils ne perçoivent aucuns problèmes sociaux si ce n’est celui d’un potentiel effondrement à venir de la civilisation. Leur perspective, loin d’être biocentrée ou écocentrée (c’est-à-dire fondée sur cette « humilité principielle » qui « place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le respect des autres êtres avant l’amour-propre », ainsi que l’a formulé Claude Lévi-Strauss dans son livre Mythologiques 3, L’origine des manières de table), est des plus conventionnelles. Le capitalisme, ils apprécient, l’État, ils apprécient, le Progrès, idem. Il ne leur vient jamais à l’idée de remettre en question le qualificatif de « démocratie » qu’ils utilisent à de nombreuses reprises pour désigner l’organisation politique française. La collapsologie, c’est l’occasion pour des bourgeois (des civilisés) d’exhiber leur attachement à — leur amour de — la civilisation, de faire l’éloge du Progrès, tout en déplorant sa potentielle fin prochaine. La seule question qui les intéresse, la voici : « Nous serons tous confrontés au collapse ; mais comment le vivrons-nous si nous ne nous y préparons pas dès maintenant, tant intérieurement qu’extérieurement ? » Et en guise de préparation au collapse, nos bourgeois survivalistes promeuvent tout et n’importe quoi, et surtout n’importe quoi : « Éco-action », « éco-projet », « économie circulaire », « l’économie symbiotique » d’Isabelle Delannoy, laquelle promeut l’écologie industrielle (site de Kalundborg au Danemark), « résilience locale », « modes de vie du Bhoutan » (cliché pseudo-écologique parmi d’autres, voir ici), « production électrique sur le modèle d’Enercoop », s’inspirer des « recommandations de l’ADEME », « isoler les bâtiments », « modifier nos mobilités », « le paramétrage des imprimantes en recto-verso », « adopter les bons éco-gestes », qui deviendront « éco-habitude » ou « éco-comportement », « être éco-vertueux », faire preuve d’ « éco-engagement », « nous informer sur les transformations de modes de vie éco-comportementale à portée de main », devenir « responsables de magasins avec des produits en vrac », « méditer », adopter une « spiritualité collapsosophique », devenir « éco-spirituel », parvenir à plus « d’authenticité “éco-existentielle” », etc., sachant que « pour entreprendre ce travail, il faut pouvoir réunir tous les acteurs d’un territoire (État, région, département, collectivités, acteurs socioéconomiques ou non institutionnels) pour partager les mêmes constats ». Par ailleurs, ils nous enjoignent pourtant de nous méfier des « théories fumeuses ». Allez comprendre. Mais n’ayant pas tenté de comprendre comment la catastrophe en cours s’est constituée, autrement dit de comprendre le problème de la destruction de la nature, pas plus qu’ils n’ont essayé de comprendre les innombrables tares et autres problèmes sociaux, humains, qui caractérisent intrinsèquement le capitalisme et la civilisation industrielle (ne les percevant pas, ou, du moins, n’en discutant pas), c’est tout naturellement qu’ils en arrivent à proposer toutes sortes d’âneries en guise de solution. En bref, voici donc quelques-uns des problèmes du discours de ces collapsologues, et de beaucoup de collapsologues, sinon de la collapsologie en général : 1- Une perspective anthropo- voire sociocentrée, avec tout ce que cela implique. 2- Une perspective apolitique, acritique, vis-à-vis de la civilisation industrielle, du Progrès, de la culture dominante. 3- Une absence d’analyse sérieuse des tenants et aboutissants de la situation. 4- La reproduction du narcissisme dominant, qui aboutit à une sorte de survivalisme bourgeois, à des objectifs ridicules, confus ou incohérents. Cela dit, dans la confusion de leurs objectifs, de ce qu’ils promeuvent, nos collapsologues encouragent le recouvrement d’une certaine autonomie, la reconstitution de sociétés plus petites et respectueuses de la nature, et d’autres choses qui les rapprocheraient des mouvements écologistes radicaux s’ils ne les formulaient pas de manière vague, et/ou en les associant, de manière parfaitement incohérente, à des idées toujours très capitalistes, étatistes, bien trop civilisées (s’ils veulent vraiment que les êtres humains recouvrent de l’autonomie, individuellement et à l’échelle de collectifs à taille humaine, ils devraient être critiques de l’État, du système technologique et du capitalisme, ce qu’ils ne sont aucunement, au contraire ; promouvoir le retour au local, la résilience, l’autonomie, mais aussi l’économie symbiotique d’une Isabelle Delannoy et « l’écologie industrielle » de « l’écosystème industriel » de Kalundborg, cela n’a aucun sens ; etc.). En l’état des choses, leur discours n’est pas pour aider à renforcer ou constituer des mouvements de luttes contre le capitalisme, contre la civilisation, mais au contraire pour promouvoir le verdissement de la société industrielle, du capitalisme, et une forme de survivalisme bourgeois (si l’effondrement de la civilisation vous fait peur, achetez-vous des terrains, des maisons à la campagne, et préparez l’effondrement façon Yves Cochet ou façon Rabhi, éco-hameaux, etc.). Une dernière chose, qui illustre peut-être l’essentiel du problème de la perspective de Sutter et Steffan. S’ils avaient voulu faire preuve de décence, ils auraient dénoncé les exactions toujours commises au nom du christianisme — par exemple, les missionnaires cinglés qui continuent d’évangéliser et donc d’ethnocider, voire de génocider, de par le monde — au lieu de s’efforcer de défendre, en bons chrétiens, leur religion historiquement et encore présentement nuisible à bien des égards. Nicolas Casaux http://www.kweeper.com/blindman/image/6531552 Wed, 09 Sep 2020 02:17:58 +0100 blindman collapsologie Non, monsieur Raoult n’est pas un camarade http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6531551 https://www.partage-le.com/2020/06/26/non-monsieur-raoult-nest-pas-un-camarade-par-romuald-fadeau/ http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6531551 Wed, 09 Sep 2020 02:14:07 +0100 blindman pasolini Contre l’organisation scientifique du monde http://www.kweeper.com/blindman/image/6531550 https://www.partage-le.com/2020/09/08/contre-lorganisation-scientifique-du-monde-entretien-de-pmo-avec-la-decroissance/ On a connu au début du XXe siècle l’organisation scientifique du travail (OST), avec Ford et Taylor à l’ouest et Stakhanov à l’est. Un mouvement de rationalisation implacable de la production, en vue de gains d’efficacité toujours améliorés. Un siècle plus tard, nous en sommes à l’organisation scientifique du monde, en vue d’étendre l’efficacité à tous les aspects de la machine sociale. Pièces et main d’œuvre enquête depuis le début des années 2000 sur cet emballement technologique à partir de symptômes d’actualité (nanotechnologies, téléphone portable, biologie de synthèse, RFID, Linky, etc). Et montre comment notre liberté se réduit à rien dans un monde où la vie dépend d’une machinerie d’une extrême complexité, financées par l’État et les actionnaires, et pilotée par les experts : scientifiques, ingénieurs, techniciens. Cette fois-ci, PMO part de l’épidémie de Covid-19 pour mettre en lumière ce processus d’incarcération. La Décroissance : Si le COVID-19 semble ne pas avoir été fabriqué en laboratoire, il n’est pas extravagant de penser qu’un accident aurait pu l’en faire sortir puisque les virus font l’objet de recherches de pointe dans les labos du monde entier. Notamment pour accroître leur virulence ainsi que l’explique un de vos récents articles[1]. Que reste-t-il de notre liberté lorsque la technoscience largement à l’origine de la catastrophe se présente aussi comme « la solution » avec ses « comités scientifiques » qui disent comment agir aux responsables politiques ? PMO : Depuis des décennies, le courant écologiste radical et anti-industriel expose la double agression techno-industrielle : la destruction de la nature indissociable de celle de la liberté. La pandémie et les solutions appliquées vérifient ces analyses, exhibant les liens mutuels entre saccage de la planète et société de contrainte. Face à la pénurie d’eau, d’air, de sols, aux virus transmis par des animaux sauvages avec lesquels nous ne sommes pas censés avoir d’intimité, ou surgissant du permafrost sibérien dégelé, seule une gestion rationnelle, optimisée, automatisée et encadrée des ressources résiduelles et des « mesures barrières » permettra de prolonger notre survie. Bref, une organisation scientifique du monde. La revue Nature notait dans une étude de 2012 que 43 % de la surface de la Terre était exploitée par l’homme, et que le seuil de 50 % (prévu en 2025 si la consommation des ressources et la démographie restaient inchangées) marquerait une bascule dans un inconnu terrifiant. Nous y arrivons. Le coronavirus est un dégât collatéral de la guerre au vivant livrée par la société industrielle. A ces destructions accélérées par la puissance de la technologie, les technocrates répondent comme toujours par une accélération technologique. Laquelle renforce leur pouvoir suivant une boucle vertueuse, puisqu’ils détiennent et maîtrisent les moyens technologiques. Ce que la pandémie met en évidence, c’est le rôle maléfique de ces pyromanes-pompiers que nous décrivons depuis des lustres. Le gouvernement s’appuie sur un « conseil scientifique » présidé par Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique, qui déclarait lors des états généraux de bioéthique : « Il y a des innovations technologiques qui sont si importantes qu’elles s’imposent à nous. […] Il y a une science qui bouge, que l’on n’arrêtera pas.[2] » On l’arrêtera d’autant moins que l’État a promis 5 milliards d’euros supplémentaires pour la recherche — une première depuis 1945. Corona-aubaine scientifric. Dans un avion, les passagers n’ont d’autre choix que de s’en remettre à l’équipage technique, lequel suit désormais les ordres d’un pilote automatique. Qui plus est en cas de panne ou de turbulences : les experts consultent la machine, décrètent et contraignent. Quand la société entière est un avion, c’est-à-dire un macrosystème technologique total, nous devenons des passagers soumis, privés de nos capacités de décision et d’action. Vivre dans la société techno-industrielle impose de suivre les ordres des technocrates, seuls maîtres des commandes — des centrales nucléaires, de la programmation des algorithmes, des satellites, de la smart planet, bref de la « Machinerie générale » (Marx). La crise ouvre au pouvoir technocratique des fenêtres d’opportunité pour intensifier son emprise technologique. Si beaucoup semblent avoir compris ce qu’est la surveillance électronique de masse — drones, géolocalisation des smartphones pour suivre les flux de population, traque numérique des contaminés, etc — pour nous, l’agression principale du monde-machine reste la déshumanisation. La pandémie accélère le recours au calcul machine — l’« intelligence artificielle » — pour le pronostic médical ou la recherche de traitement, mais aussi pour modéliser le « déconfinement » et prendre des décisions politiques. La machine à gouverner cybernétique tourne à plein, avec pour seul objectif l’efficacité. L’inhumanité du traitement réservé aux vieillards dans les Ehpad, ou de l’évacuation technique des défunts, ne pèse rien face aux statistiques. Scientifreak. On découvre à cette occasion que l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris) dispose d’un département « Innovation données » dont le budget pourrait sans doute couvrir l’embauche des personnels qui font défaut. Si les médecins n’ont plus les moyens de soigner des personnes, l’hôpital public investit en revanche dans les solutions de big data d’IBM pour gérer des flux et des stocks de malades. Dans la « guerre » contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous maintient en état de marche et s’occupe de nous. Quel coup d’accélérateur pour la « planète intelligente » (alias monde-machine) et ses smart cities (alias villes-machines). L’épidémie passée, les Smartiens se seront pliés à des habitudes qu’ils ne perdront plus. Les machins veulent une machine. Ceux à qui la liberté pèse trop lourd aspirent à leur prise en charge machinale. La sécurité plutôt que la liberté. L’assignation à résidence, la traque électronique, le fonctionnement virtuel sans contact dans un « état d’urgence » dirigé par les experts scientiflics, plutôt qu’une vie libre, autonome et responsable. Mais la préservation sous « protection » d’une espèce menacée n’est pas la vie. Un « parc humain » n’est qu’une prison à ciel ouvert. Après des années d’enquêtes et d’analyses, comment expliquez-vous que nous ayions si facilement accepté — parfois plébiscité — toute cette machinerie techno-scientifique ces dernières décennies ? Dans son Essai sur la liberté, Bernard Charbonneau notait « si une voix des profondeurs appelle chaque homme à sa liberté, mille autres l’incitent à y renoncer ; et ce sera toujours en son nom ». Y a t‑il quelque chose de « vicié » en l’humain qui le pousse à s’abandonner dans les bras de la Mère Machine ? La « voix des profondeurs » s’est-elle éteinte ? Des bibliothèques ont été écrites pour disséquer la soumission, l’aliénation, le mimétisme, parmi d’autres facteurs anthropologiques et politiques de ce renoncement à la liberté. Plus de 400 ans avant notre ère, Thucydide énonce : « Il faut choisir, se reposer ou être libre ». La liberté n’est ni un droit ni un don de la nature, mais un effort personnel – et collectif à l’échelle sociale. Elle exige de préserver son for intérieur pour résister aux injonctions, tentations et manipulations du corps social, mais aussi à l’attrait du confort, de la sécurité, de la prise en charge. On pèse les mots de l’historien grec, on mesure l’effort. Faire un effort, c’est se rendre plus fort. De même, les bipèdes se tiennent debout en résistant à la pesanteur de la gravité. La volonté de puissance pousse ses esclaves à accumuler les moyens de la puissance – terre, cheptel, armes, capital, et aujourd’hui les machines — pour se rendre pareils aux dieux et aussi libres qu’eux. Mais en retour leur volonté de puissance illimitée se transforme en volonté de volonté n’ayant plus d’autre but qu’elle-même, conduisant ainsi à la Machination totale de l’homme et du monde. Les puissants se donnent des moyens/machines (c’est le même mot en grec : mekhané), qui se transforment en fin en soi. Ils deviennent eux-mêmes les moyens de leurs moyens, esclaves de leur volonté de puissance illimitée qui se retourne en volonté de soumission illimitée. Il faut distinguer ceux qui ont peu ou prou les moyens de leurs volontés (les puissants, les technocrates) et ceux qui n’ayant pas ces moyens (les subissants, les acrates), subissent les volontés des premiers, mais espèrent bénéficier d’un ruissellement de la puissance (smartphone, gadgets connectés, « applis »). Ni les uns ni les autres n’ont jamais assez de puissance, et tous désirent ce qui les perd. Voyez la fascination pour les créations supérieures à leurs créateurs (l’ordinateur sacré champion de go), puis le désir d’automachination pour rester les égaux de ces supermachines et devenir des surhommes-machines. L’équation de la liberté et de la toute-puissance est une illusion. Il n’y a de liberté que face à une résistance : un oiseau ne peut pas voler dans le vide, il faut que l’air lui résiste. Notre seule liberté est fille de l’autolimitation (de la juste mesure), et, dit Épicure, de la maîtrise des désirs artificiels. L’emballement techno-industriel a transformé les hommes, et ses effets sont irréversibles. Les propagandistes qui serinent les gains d’espérance de vie (la quantité) dus au progrès scientifique, occultent les pertes en autonomie et en liberté (la qualité) qui lui sont non moins dus. Le bourrage de crâne à propos de « l’intelligence artificielle », des objets « intelligents », de « l’intelligence ambiante », persuade les humains de leur infériorité et de renoncer à toute initiative : soyez plutôt les passagers de votre vie et laissez-vous piloter. Cette population dégradée par des décennies d’abandon progressif à la Mère-Machine a perdu jusqu’au souvenir de ses anciennes capacités. Tout le monde trouve plus pratique d’obéir au GPS, cette laisse électronique. Combattre cette emprise exige des humains d’aujourd’hui un recul sur le réel autrement difficile que pour les luddites du XIXe siècle confrontés à la fabrique. A fortiori pour des digital natives. Quand toute l’organisation sociale se fonde sur le primat de l’efficacité et de la rationalité technicienne, la « tyrannie de la logique » (Arendt) — la logique inhérente à l’expansion de la puissance machinale — nous empêche de penser librement. Échapper à cette contrainte exige un imaginaire de révolte hors de portée de l’homme des masses, soumis à la pression du groupe, au matraquage publicitaire et à l’hypnose des écrans. Qui plus est, l’interconnexion cybernétique des Smartiens détruit toujours plus les conditions de leur liberté. Il faut un pas de côté, une sortie de la foule pour « aller contre ». La sursocialisation électronique — l’incarcération dans le monde-machine — était le projet des technocrates pour optimiser la gestion du cheptel humain en se débarrassant du facteur humain. Ils y sont parvenus. Cette interconnexion réalise, d’une autre façon, le projet des promoteurs de la « technologie cyborg », grâce à laquelle il devient « de plus en plus difficile de dire où s’arrête le monde et où commence la personne[3] ». Ceux qui aspirent encore à une vie libre ont contre eux le techno-totalitarisme, les masses mimétiques, la volonté de puissance. Ils subsistent sur une Terre ravagée. Si mal que se présente la situation, elle doit renforcer notre résolution à vivre contre notre temps ; aussi longtemps qu’il reste possible d’être quelqu’un, et non pas n’importe quoi. Une personne, non un machin. Dernier ouvrage paru : Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme (Service compris, 2017) Entretien paru dans La Décroissance, été 2020. http://www.kweeper.com/blindman/image/6531550 Wed, 09 Sep 2020 02:01:05 +0100 blindman covid19 5G : l’entretien avec PMO que vous auriez pu lire dans Le Monde http://www.kweeper.com/blindman/image/6531549 https://www.partage-le.com/2020/09/08/5g-lentretien-avec-pmo-que-vous-auriez-pu-lire-dans-le-monde/ Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine. L’article du Monde vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin[1]. Il n’était pas question qu’il paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne. Le Monde : Comment expliquez-vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ? Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation. Cette minorité — méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques — s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs-capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé[2]. Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants — d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes. Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte[3], nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place. Cette opposition s’enracine dans des décennies de contestation de la société industrielle – au moins depuis les luttes anti-nucléaires des années 1970, lorsque des dizaines de milliers de manifestants scandaient : « société nucléaire, société policière » (cf. Malville, 31/07/1977). Défense de la nature et de la liberté : les deux sont indissociables et se conjuguent également dans le refus du monde-machine et de la 5G. C’est qu’en cinquante ans, bien des esprits ont pu mesurer les dégâts du progrès technologique sur la nature et la liberté. Les Verts d’EELV ont méprisé cette vague, avant d’en mesurer l’ampleur et de tenter de s’y raccrocher. Eric Piolle, maire EELV de Grenoble et ingénieur, tient un discours anti-5G opportuniste, en contradiction avec le soutien de sa municipalité et de la métropole aux projets de smart city et d’Internet des Objets, ou avec l’implantation sur son territoire d’un centre de recherche de Huawei, champion chinois de la 5G, dont les élus se félicitent[4]. Ils ne sont pas écologistes mais technologistes, et comptent sur la « planète intelligente » interconnectée pour rationaliser/rationner les ressources résiduelles : c’est l’Enfer Vert[5]. Quant à la gauche, y compris le fakir Ruffin, elle tente de surfer sur la vague verte pour mieux la dévier vers son anticapitalisme foncier. Les centrales nucléaires, la cybernétique et la 5G, d’accord, mais « entre les mains des travailleurs » et du service public. Ils n’ont jamais renoncé au projet « CyberSyn » (Synergie cybernétique) du Chili socialiste d’Allende. Notez que la base sociale de cette gauche progressiste et d’EELV, c’est la classe technocratique (ingénieurs, chercheurs, cadres, entrepreneurs, etc), qui n’a aucun intérêt à la remise en cause de l’organisation techno-scientifique du monde. Voilà pourquoi ses critiques de la 5G se bornent aux « risques sur la santé » et à la « fracture numérique ». Elle s’accommoderait fort bien d’une 5G « saine » et accessible à tous. Quant à nous, nous ne voulons pas seulement supprimer les nuisances (écologiques et sanitaires), encore moins les « encadrer » à l’aide de « normes », mais combattre l’expansion du techno-totalitarisme. Malgré les différences de fond que vous soulignez, les prises de positions des Verts ou de Ruffin peuvent-elles servir un discours et une méthode plus radicale comme celle que vous prônez ? Subsidiaire : beaucoup de cadres écolos se réclament d’Ellul, est-ce du « braconnage » ? Les oscillations d’EELV et des partis de gauche ne servent au mieux que de baromètre et de symptômes. Quand la température monte et que l’opinion prête l’oreille à la critique radicale des anti-industriels (alias luddites, naturiens, naturistes, décroissants, etc.), les politiciens arrivistes (type Brice Lalonde, Noël Mamère, Dominique Voynet, Dufflot-Placé, etc.), et les petits appareils récupérateurs (vous avez le carnet d’adresses), s’accaparent leurs thèmes pour les détourner au profit de leurs carrières personnelles et de leur projet technocratique collectif. « Green New Deal » (EELV), « planification écologique » (France Insoumise), « alliance rougeverte », etc. L’histoire du mouvement écologiste — c’est-à-dire anti-industriel — est criblée de ces pillages, déjà dénoncés en leur temps par Ellul et Charbonneau. Voyez Le Feu Vert. Autocritique du mouvement écologique de Bernard Charbonneau (1980) : « Le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition très minoritaire, dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra faire autrement. » Opinion partagée par André Gorz dans Ecologie et liberté (1977). Les cadres Verts (Bové, Mamère ou le néo-maire de Bordeaux) qui se réclament d’Ellul le falsifient à temps plein — ne serait-ce qu’en prétendant exercer le pouvoir : « L’écologie n’a rien à gagner à se transformer en parti politique et à se livrer au combat électoral (…) Il manque aux écologistes une analyse globale du phénomène technique et de la société technicienne »6. Et encore : « Il faut radicalement refuser de participer au jeu politique, qui ne peut rien changer d’important dans notre société. Je crois que l’anarchie implique d’abord l’« objection de conscience » (…) qui doit s’étendre à toutes les contraintes et obligations imposées par notre société[6]. » Ils sont « elluliens » comme Guy Mollet était « marxiste ». Loin de servir nos idées — les idées écologistes — ces piratages politiciens sont un obstacle : ils brouillent les idées et embrouillent les esprits. Sur les nanotechnologies, que nous avons dès l’abord dénoncées (nous, Pièces et main d’œuvre) comme l’entrée dans le nanomonde[7] et le transhumanisme (une rupture anthropologique, tout de même, que tout confirme à vitesse accélérée[8]), les Verts ont falsifié nos alertes et nos enquêtes pour les réduire aux sempiternels « risques sanitaires » et réclamer un encadrement de la pollution aux nanoparticules — tout en votant à Grenoble les délibérations pour la construction de Minatec[9], premier pôle européen des nanotechnologies (inauguré en 2006). Ils nous expliquaient alors que « les gens seraient plus sensibles aux arguments de la santé et du coût financier ». Même calcul pour la 5G. Nous refusons ce mépris des « gens » : nous leur faisons confiance pour saisir le mouvement profond de machination de nos vies, de nos corps, du monde et de la société – dont ils se plaignent d’ailleurs chaque fois qu’on les écoute vraiment, avec patience et attention. Quant à Ruffin, nous le connaissons assez pour jauger sa sincérité écologiste[10]. Après avoir défendu l’industrie du PVC (contre la fermeture de sites Arkema), productrice de cancers en masse chez les salariés et le voisinage de notre vallée du Grésivaudan, il est revenu à Grenoble soutenir l’usine Ecopla dont nous demandions la fermeture, en dépit des ravages que l’aluminium inflige aux vallées alpines et à leurs habitants depuis des décennies. Maintenant que monte la marée verte, notre surfeur tente de chevaucher la vague de la décroissance et d’embobiner les bonnes volontés au service de son fabuleux destin. Croire que sa notoriété et son chalutage médiatique serviraient la cause de la nature et de la liberté, reviendrait à confier au chasseur la défense du loup. Voilà pourquoi nous n’avons jamais compté que sur nos propres forces, et sur celle de nos idées, pour exposer les motifs de notre insoumission au monde-machine. Et nombre de vos lecteurs le savent parce qu’ils les partagent plus ou moins : nos idées circulent de façon incomparablement large au regard de nos forces (enfin, de notre faiblesse), hors de toute organisation, de tout parti, de tout réseau d’influences, de toute connivence des mass media. C’est la vie. Propos recueillis par Abel Mestre août 2020 http://www.kweeper.com/blindman/image/6531549 Wed, 09 Sep 2020 01:50:26 +0100 blindman 5g Le nouveau malade imaginaire http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6530349 http://www.kweeper.com/blindman/sentence/6530349 Sun, 16 Aug 2020 20:36:59 +0100 blindman coronavirus Hypothèse de Sapir-Whorf http://www.kweeper.com/blindman/sentence/1671674 Whorf (1940:213-14): "Nous disséquons la nature en suivant les lignes dessinées par notre langue native. Les catégories et les types que nous dégageons du monde des phénomènes, nous ne les trouvons pas pour la raison qu'ils frappent quiconque les observe. Au contraire, le monde est présenté comme un flux caléidoscopique d'impressions qui doivent être organisées par notre esprit - ce qui signifie, en large part, qui doivent être organisées par les systèmes linguistiques de nos esprits. Nous découpons la nature, nous l'organisons en concepts, et nous lui donnons la signification que nous lui donnons car nous sommes largement partie prenante d'un accord qui organise les choses de cette façon - un accord que toute notre communauté linguistique partage, et qui est fondu dans les codes de notre langue. Cet accord est bien évidemment implicite et non-dit, mais ses termes sont obligatoires; la seule façon que nous ayons de parler est en souscrivant à l'organisation et à la classification des données telles que décrétées dans cet accord." Sapir (1958:69): "Les humains ne vivent pas uniquement dans le monde objectif. Ils ne vivent pas non plus seuls dans le monde de l'activité sociale telle que comprise ordinairement. Au contraire, ils sont à la merci de la langue particulière qui est devenue le moyen d'expression dans leur société. Il est assez illusoire d'imaginer qu'on s'ajuste à la réalité essentiellement en dehors de l'usage de la langue, et que la langue est juste un moyen quelconque de résoudre des problèmes de communication ou de réflexion spécifiques. Le fait est que le 'monde réel' est, dans une large mesure, construit inconsciemment sur les habitudes linguistiques du groupe. Il n'existe pas deux langues qui soient suffisamment similaires entre elles pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes dans lesquels vivent différentes sociétés sont des mondes distincts, et non pas le même monde avec juste des étiquettes différentes attachées aux choses... Nous voyons, entendons et faisons autrement l'expérience des choses de la manière dont nous le faisons car les habitudes langagières de notre communauté nous prédispose à certains choix d'interprétation. http://www.kweeper.com/blindman/sentence/1671674 Wed, 04 Jun 2014 20:35:01 +0100 blindman linguistique